L'été n'avait jamais été aussi beau et les magnifiques orangers de mon père qui entouraient notre vieille hacienda croulaient carrément sous le poids de ses fruits délicieux. Le bleu du ciel rappelait celui de la robe de la Sainte Vierge, dont la Statue ornait la nef de l'église du village.
Je courrais tout le temps partout, l'espièglerie ne me quittant jamais, comme une s½ur. Tout sentait bon, sentait la vie autour de moi et je savais exactement comment m'y prendre pour savourer un été aussi plein de grâce et de beauté que celui-là : je traversais les rues pavées, les chemins de terre qui sillonnaient les champs, les plages de sable fin jusqu'aux rochers, tout cela comme si j'avais entrepris un grand voyage dans le monde pour découvrir des paysages différents, de multiples visages de la nature dans laquelle je vivais. C'était une aventure palpitante que je m'inventais chaque jour, et qui finissait toujours dans le même lieu, l'endroit que j'affectionnais le plus sur cette terre : l'église.
Ah...! L'église ! Comment pourrait-on oublier mon église ? C'était mon sanctuaire sacré, mon coin de paradis exilé ! Elle ressemblait aux prairies ensoleillées et fleuries du printemps. L'été à côté d'elle ne semblait être qu'un bijou qui la parait plus encore qu'à l'habitude. La lumière du dehors qui traversait les vitraux formait des arcs-en-ciel qui illuminaient tous les recoins sombres. Tout respirait en elle des souvenirs fous et sauvages que le curé n'arrivait jamais à chasser de ma tête. Cette église était une légende, même si personne ne la racontait. Moi-même je n'osais pas trop en dire, parce que j'estimais que je ne connaissais pas toute l'histoire. Je doute cependant que certains en savaient plus que moi, car qui donc pouvait mieux connaître chaque défaut sur les colonnes, chaque sculpture sur les arcs de voûte, chaque recoin de son immensité ? Et personne n'y venait jamais en dehors de la messe du dimanche, où tout le monde se forçait pour se lever tôt, attiré plus par la mélopée de la cloche que par le sermon habituel du curé.
Et malgré sa magnificence, on l'abandonnait de plus en plus. On disait qu'on allait la détruire, parce qu'on était un trop petit village, qu'elle ne servait à rien. Parce que personne ne croyait plus en Dieu. Parce que chacun avait perdu quelqu'un pendant la Première Guerre, si ce n'était aussi pendant la Deuxième. Et qu'alors, la Foi ne se propageait plus...
Pourtant, quelque chose m?attirait inlassablement vers Lui, le Sans nom, vers son autel où étaient posés gracieusement les chandeliers et le Christ sur sa croix. Ce n'était qu'une simple église, mais dans cette simplicité résidait tout un charme naturel, le charme de ma campagne espagnole. Et ce symbole divin de mon enfance est toujours là, se dressant parmi les gratte-ciels de la modernité. Car désormais, mon village n'existe plus que dans mon esprit, remplacé aujourd'hui par d'immenses immeubles, créations hideuses de notre temps. Il ne reste que les plages de sable fin, quelques brises au goût de sel et d'aventure, et mon église chérie, seules traces de mes ancêtres...




